Notre mère est décédée prématurément, et alors que j’étais plus préparée à cela, sachant à quel point elle souffrait d’une maladie rénale et l’agonie qu’elle devait endurer chaque jour, Melissa, de cinq ans ma cadette, était complètement désorientée. Nous nous sommes retrouvées avec mon père et ma grand-mère, qui ne pouvaient en aucun cas remplacer ma mère. Ma sœur se mettait souvent en colère contre moi et m’en voulait d’être plus âgée et de passer plus de temps avec ma mère, de mieux la connaître alors qu’elle n’avait que des photos. La plupart du temps, il s’agissait de photos provenant de vieux albums, parmi lesquels se trouvaient la plupart des photos du mariage et de ma grossesse. Et nous ne l’avions pas remarqué avant, mais Melissa était obsédée par l’idée d’être comme sa mère, de se marier dès que possible, d’avoir un bébé et de vivre dans son propre petit monde utopique, de recréer la famille qui lui manquait en quelque sorte.
Melissa s’est mariée avant moi, au début de la vingtaine, et un bébé était en route. Qui était heureux et qui était surpris par cette nouvelle ? Je ne comprenais pas ce qui la pressait, si elle n’avait pas obtenu son diplôme universitaire, travaillait à temps partiel et que son mari travaillait pour deux. Mais les choses sont devenues de plus en plus bizarres avec chaque mois de grossesse. Au début, Melissa était simplement heureuse, mais j’ai ensuite remarqué qu’elle s’inquiétait vraiment pour son enfant à naître, qu’elle voulait le meilleur pour elle, car leur santé à tous les deux en dépendait. Il n’y avait rien de mal à cela, mais Melissa a fini par piquer une colère à table (à la maison ou dans un café) si on ne lui servait pas ce qu’elle voulait ou si le goût n’était pas celui qu’elle imaginait. Une fois, sous le coup de la colère, elle a retourné une assiette de poisson sur un serveur dans un restaurant que mon père et moi fréquentions quand nous étions enfants, parce qu’elle avait une arête dedans.
Et maintenant, elle est devenue renfermée, elle aussi. Elle reste toujours à la maison, pour elle il n’y a que son ventre et son mari. Elle refuse de voir quelqu’un d’autre, et elle étouffe son mari avec son attention excessive. Il vient parfois chez moi après le travail avec son petit ami pour faire une pause avec Mélissa. Il dit qu’elle est insupportable, qu’elle parle tout le temps au bébé, qu’elle raconte à son mari ses humeurs, d’extrême en extrême, puis qu’elle cherche tous les jours à aller à l’hôpital et à faire des examens, puis qu’elle pense que les médecins vont la ruiner et qu’elle va accoucher à la maison ….
Je pense que Mélissa a des problèmes, et c’est pourquoi j’ai peur pour son futur enfant. Le papa ne remarque rien d’étrange, la grand-mère pense que ce sont les hormones, et son mari tolère tout, mais ce n’est évidemment pas normal. Vraiment, personne ne sait vers qui se tourner ou quoi faire.
